NOIR - Chapitre 11

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Qui est-ce qui se plaignait du manque d'action ?


Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
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Chapitre XI

« Dépêche-toi, ma fille, les clients n’attendent pas ! »
Betingel retint l’imprécation qui lui montait aux lèvres et continua à pétrir la pâte à la même vitesse. Elle ne pouvait pas faire mieux. Elle n’avait jamais envisagé de devoir faire ainsi la cuisine pour les nombreux clients qui se pressaient au Fil de l’Eau en fin de matinée.
Voilà où elle se retrouvait. Aimez un homme, et il se débrouillera pour vous rendre la vie impossible. Elle grimaça en regardant ses avant-bras maculés de farine. Un simple petit repas préparé pour Mahlin l’avait faite remarquer par dame Maud et reléguée aux cuisines. Comme s’ils avaient vraiment besoin d’aide. Elle pesta de nouveau, et la farine la fit tousser. Pourquoi se retrouvait-elle dans cette situation ?
Du moins était-elle plus proche de lui, maintenant. Si seulement il voulait bien se donner la peine de rester à l’auberge, plutôt que de gambader les Couleurs savaient où. Il ferait bien mieux de garder le lit, dans l’état où il était. Même Pietr le lui avait conseillé. Il n’en avait fait qu’à sa tête. Une tête de mule.

Elle se morigéna de nouveau de l’attention qu’elle lui portait. Cela n’avait rien d’amour, après tout. Ce n’était pas comme s’il était beau, ou riche, ou puissant. Il était même plutôt quelconque. Alors pourquoi soupirait-elle comme une imbécile dès qu’il la regardait ? Le contraire eût été plus normal.
Cela devait être ça. Ca ne pouvait être que ça. Il représentait un défi, rien de plus. Quelqu’un qui avait eu le front de la jeter dans la rivière lorsqu’elle s’était montrée insupportable.
Non qu’elle ait vraiment été insupportable. L’animal n’avait aucune patience ! Elle pensait qu’il aurait ri à ses plaisanteries innocentes. Les insectes, dans sa cape, il les avait d’ailleurs supportés sans rien dire. Pourquoi avait-il fini par s’énerver après qu’elle eut discrètement épicé sa soupe lorsque dame Maud ne regardait pas ? Ce n’était pas si méchant, après tout ! Et ce n’était pas non plus qu’elle s’acharnait sur lui. Pas plus que les autres. Peut-être un peu plus. Mais comment résister au plaisir de le tourmenter ?

Et voilà qu’il l’avait prise dans ses bras. Elle se souvenait de ce moment, de son c½ur battant, et puis soudain du froid, et de l’eau dans sa bouche, et de ses mouvements désordonnés alors qu’elle cherchait désespérément à reprendre pied.
Du moins avait-il eu assez de bon sens pour ne pas faire cela devant des témoins. A se demander comment l’histoire avait pu se répandre. Il avait dû s’en vanter, certainement. Cela ne pouvait être parce qu’elle était rentrée chez elle en pleurant, trempée de la tête aux pieds, rugissant qu’il le lui paierait.
« Alors, ce pain, il vient ? » s’impatienta dame Maud, mettant brutalement un terme aux rêveries de la jeune fille. « Je comprends que tu veuilles apprendre à cuisiner, mais tu ne m’as pas l’air très motivée aujourd’hui. Je te rappelle que notre ancien apprenti est parti aux champs, car nous pensions que tu serais capable de le remplacer, au moins pour un temps. Je me rends compte que j’ai eu tort de te faire confiance ! »

Betingel sursauta, nerveuse. La pâte à pain, dans ses mains, était filasse de l’avoir pétrie trop longtemps. Depuis combien de temps rêvassait-elle ainsi ? Elle s’empressa de hocher la tête avec un sourire crispé, s’inclinant et assurant qu’elle allait tâcher de s’appliquer désormais, et que le pain n’allait pas tarder à être prêt, et qu’elle était vraiment désolée, et que voilà, le pain était dans le four, et qu’il serait prêt dans quelques minutes, et qu’elle était encore désolée. Lorsqu’elle releva la tête, dame Maud était partie. Elle put enfin se permettre de sucer le pouce qu’elle venait de se brûler en enfournant trop rapidement le pain.
Malgré ses résolutions, elle ne tarda pas à se remettre à soupirer. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne paraissait pas vraiment empressé et ne répondait pas à ses avances. Si seulement il avait bien voulu rester allongé à se reposer, comme il était censé le faire, elle aurait pu le materner et le soigner de telle manière qu’il n’aurait pas eu d’autre choix que de réagir. La tendresse, voilà ce qui marcherait avec lui, décida-t-elle avec satisfaction, frappant violemment un nouveau pain de farine.

Shani pouvait se révéler un problème. Betingel n’avait pas vraiment l’impression qu’il y ait quoi que ce soit entre ces deux là, mais elle n’avait pas été sans remarquer la beauté de la jeune fille. De plus, ils se quittaient rarement. Elle était prête à parier qu’ils étaient ensembles en ce moment. D’un autre côté, elle avait vu Toni s’intéresser à Shani de très près. Si jamais…
Ouvrant le four, elle se brûla de nouveau, et poussa un petit cri.
« Mahlin, tu n’as pas intérêt à m’être infidèle après tout ce que tu me fais faire. Tu…»
Elle s’interrompit alors que la porte de la cuisine s’ouvrait avec force, claquant brutalement contre le mur.

Quatre hommes entrèrent à la queu-leu-leu, l’air sûrs d’eux, comme s’ils avaient une bonne raison de se trouver ainsi dans la cuisine de l’auberge, et entendaient bien le montrer. Ils étaient tous armés, de longues épées à l’aspect inquiétant qui battaient à leur côté. Leurs habits semblaient usés et fatigués, des vêtements pratiques mais maculés par la poussière d’un long voyage. On pouvait distinguer, sous le pli du tissu, les mailles de l’armure. Leur attitude n’était pas vraiment menaçante, mais ils n’avaient pas non plus l’air amicaux ; loin de là. Qui qu’ils soient, c’étaient des étrangers ; et ils n’avaient rien à faire dans cette cuisine ! Betingel recula lentement vers la porte du fond.
« Qui êtes-vous et que faites-vous là ? » demanda-t-elle, impérieuse. Du moins cherchait-elle à le paraître, alors que la peur la prenait aux tripes. Que ferait dame Maud dans une telle situation ? Sans aucun doute, elle les aurait déjà jetés à la porte sans un regard pour leurs épées. Oui, mais voilà. Betingel n’était pas dame Maud, et sa voix tremblait, quelle que soit la contenance qu’elle se donnait.
Du reste, les quatre hommes ne s’arrêtèrent pas pour autant. Ils n’avancèrent pas plus vite non plus, se contentant d’entourer la jeune fille. Betingel recula jusqu’à ce qu’elle sente le bois de la porte derrière elle. Sa main chercha la poignée.
« Qui êtes-vous ? » fit-elle de nouveau, d’une voix misérable. Où étaient tous les gens du village, pourquoi personne n’accourait-il ?
Elle eut un moment de vertige, puis se retrouva sur le sol, médusée. Il lui fallut un instant pour que sa tête cesse de tourner, et que sa vision s’éclaircisse. Puis la douleur explosa en elle, comme la compréhension. On venait de la frapper. D’un poing ganté de fer.
« C’est à nous de poser les questions, ici » fit un des hommes.
« Ce n’est pas une raison pour blesser les jeunes filles, Gebb » sourit un autre. « Tu n’as vraiment aucune manière ». Cet homme ne semblait pas habillé différement des autres, hormis un pendentif à moitié caché par les replis de son surcot. Mais il y avait en lui quelque chose qui évoquait irrésistiblement le chef du groupe. La tranquille assurance qu’affichaient ces inconnus se transformait chez lui en une calme certitude de son autorité ; et ses manières doucereuses n’avaient rien de rassurantes. On sentait le vernis, et la brutalité à peine dissimulée. Il s’accroupit pour se trouver à son niveau, et lui prit la tête entre les mains.
« Mri’l… » protesta Gebb
« Silence ! » Une pause, puis : « Ravissante ».

Betingel se sentait de plus en plus terrifiée. Sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun son n’en sorte. Elle tenta de reculer, de se remettre debout, mais les mains de l’homme ne lui laissaient aucune liberté, l’obligeant à rester ainsi assise, les yeux dans les siens.
« N’aie pas peur » fit-il. « Nous ne sommes pas violents »
« Sauf quand les circonstances l’exigent » gronda le dénommé Gebb.
« Sauf quand les circonstances l’exigent » concéda Mri’l. « Mais nous n’aurons pas à nous montrer désagréables, n’est-ce pas ? Quel est ton nom, jeune fille ? »
Betingel ne se sentait pas particulièrement courageuse, pour l’instant. Il valait mieux obéir, et essayer de comprendre plus tard. Elle répondit.
« Un joli nom. Eh bien, Betingel, tu dois être au courant de toutes les allées et venues, dans ce village. Tu es à l’auberge, après tout. » Il fronça les sourcils. « Je recherche trois jeunes gens, de ton âge, peut-être un peu plus vieux. Aux dernières nouvelles, ils seraient dans le coin. » Betingel se rendit vaguement compte qu’elle retenait sa respiration. « Deux garçons, et une fille. L’un d’eux est de taille normale, cheveux bruns ; l’autre est un géant. Et la fille a des cheveux longs, noirs. Ca te dit quelque chose ? »

Betingel resta muette. Malgré tous ses efforts, elle commença à pleurer.
« Tu ferais mieux de parler, fillette. Tu ne peux pas les avoir manqués. Dans un village aussi perdu, les étrangers sont rares. Alors ? »
Qu’est-ce que Mahlin avait bien pu faire pour se retrouver chassé ainsi ? Et pourquoi avait-elle eu l’idée saugrenue de s’attacher à lui ? le garçon ne lui amenait que des ennuis.
« Ils… » commença-t-elle.
« Je t’écoute » fit l’homme qui semblait être le chef du groupe, d’un ton bienveillant. Mais son sourire, qui se voulait encourageant, montrait un peu trop de dents, et ses yeux étaient durs. Betingel ne put réprimer un frisson en réalisant que cet homme avait certainement déjà tué, et que rien n’allait l’empêcher de la torturer si jamais elle ne répondait pas. Ou si la réponse ne le satisfaisait pas.
« Je les connais » fit-elle enfin.
Ce n’était pas la peine de nier. Ils semblaient bien informés. Et, amour ou pas amour, elle n’allait certainement pas se laisser couper la gorge pour les beaux yeux d’un garçon. Elle se demanda même comment elle avait bien pu penser cacher des choses à ces tueurs. Ils ne pouvaient être autre chose que des tueurs. Elle avait toujours mal à la mâchoire, là où on l’avait frappée.
« C’est bien » murmura l’homme. « Nous progressons. Où sont-ils ? »
« Je…je ne sais pas exactement, mais… » commença-t-elle.
Et puis la porte de la cuisine s’ouvrit de nouveau, et Aarel entra.
« Je me demande où… » était-il en train de dire à des invisibles interlocuteurs, derrière lui. Puis il regarda devant lui et ouvrit la bouche.

Un instant, les quatre hommes entouraient Betingel. L’autre, ils étaient debout, épées en main. Betingel eut à peine le temps de sentir les doigts de M’ril quitter son cou que déjà tous bondissaient vers le géant.
« Je les veux vivants ! » hurla l’homme au pendentif, mais son épée était aussi menaçante que celle des autres. Il y eut un thunk sourd alors que la lame heurtait le chambranle de la porte ; Aarel s’était jeté de côté.
Betingel eut le temps d’apercevoir Mahlin et Shani, bouche bées derrière leur ami, avant que la porte se referme brutalement au nez des quatre hommes, comme sous l’effet d’un soudain courant d’air. Une seconde après, on entendit le bruit de la barre qui se mettait en place.
« Mahlin ! » hurla-t-elle, sans vraiment savoir ce qu’elle voulait dire.
Les guerriers ne lui accordèrent pas un regard et, sans se concerter, se jetèrent de tout leur poids sur la porte. Le bois vola en éclats. Trois d’entre eux se précipitèrent dehors. Le dernier avança vers elle, et la dernière chose qu’elle vit fut sa botte, avant qu’il n’y ait plus que du noir.

Mahlin courait comme il n’avait jamais couru. Il n’avait jamais été très sportif, mais il savait lorsque sa vie était en jeu. Je les veux vivants. Ha ! Si Aarel n’avait pas réagi aussi vite, il aurait eu la tête coupée. Ces gens-là avaient de bien étranges manières, qui qu’ils soient.
La porte n’allait certainement pas les retenir longtemps. Le bruit qu’il avait entendu, il y avait quelques secondes ; ils avaient dû d’ores et déjà la défoncer. Mais qui étaient ces ils ? Il décida de garder cette question pour plus tard, et tourna au coin de la rue. Des bruits de course se faisaient entendre derrière lui. Où étaient Shani et Aarel ? Tous avaient couru dans une direction différente, sans réfléchir, sur le fait de la panique. Mais peut-être était-ce mieux comme cela. Au moins leurs poursuivants allaient-ils devoir diviser leurs efforts.

Il n’avait pas eu le temps de voir ni de comprendre grand chose avant qu’Aarel n’utilise instinctivement ses Pouvoirs pour fermer la porte. Cela ne pouvait qu’être ça. Personne ne l’avait touchée, et pourtant elle s’était refermée violemment. Shani avait été bien trop surprise pour faire quoi que ce fût, il fallait donc que ce soit Aarel. Le géant était plein de ressources.
Ce qu’il avait compris, en revanche, c’étaient que quatre hommes les poursuivaient, et n’avaient pas les meilleures intentions du monde. Puisqu’ils s’étaient séparés, leurs poursuivants devraient certainement faire de même. Cela voulait dire que chacun d’eux devrait semer un adversaire ; et le malchanceux du groupe devrait en fuir deux.
Il tourna de nouveau au coin de l’étable, devant lui. Pas besoin de se retourner pour comprendre ce que signifiait cet écho, derrière lui. Avec sa chance habituelle, c’était lui qui se retrouvait poursuivi par deux hommes. Une voix dans son cerveau lui murmura que c’était une bonne chose, que Shani et Aarel auraient de meilleures chances de fuir. Une autre voix grinça qu’il ferait peut-être mieux de se soucier de sa propre peau. Il commençait déjà à haleter, et les bruits de bottes se rapprochaient, pour autant qu’il pût en juger. Vraiment pas son jour. Et qui pouvaient bien être ces guerriers ?

Aarel courait sans se retourner, de longues foulées qui creusaient petit à petit la distance. L’homme, derrière lui, était peut-être un bon coureur, mais il n’avait certainement pas passé son enfance dans les steppes, à…
Manquant de s’arrêter entre deux enjambées, le géant fronça les sourcils. Les steppes. Pourquoi pensait-il à des steppes, tout d'un coup ? C’était comme si un nuage lui obscurcissait l’esprit. Ses souvenirs enfouis s'effilochaient doucement, comme des lambeaux de brume qu'il ne parvenait pas à accrocher. Oui, il y avait bien des steppes, quelque part…
Aarel était un garçon pratique. Ce n’était pas la peine de s’encombrer l’esprit avec des futilités alors qu’il courait pour sa vie. Peu importait ce qu’avait dit l’homme qui semblait commander, son poursuivant avait tiré son épée, et on ne savait jamais ce qui pouvait se passer dans de telles situations. C’était bien pour sa vie qu’il fuyait.
Sans s’arrêter de courir, il passa la main sur la lame de sa hache. Serait-il capable de s’en servir ? Ce ne serait pas la même chose, frapper un être humain. Rien ne l’avait encore préparé à cela. Si cela n’avait pas handicapé sa fuite, il aurait haussé les épaules. S’il devait se soucier de la vie de quelqu’un, autant penser à la sienne. Si jamais il décidait de combattre, il aurait en face de lui un guerrier expérimenté. Il réprima un frisson en sentant les brûlures de l’épée d’entraînement, sur son torse, l’élancer. Si cela avait été une vraie lame, il serait mort au premier coup. Non, il n’avait décidément pas le niveau pour combattre.
Grinçant les dents de frustration, il continua à courir.

Shani bondit à l’intérieur de la maison et referma la porte du même mouvement. Il y eut un choc sourd. Malgré son bras cassé, il ne lui fallut que quelques secondes pour mettre en place la lourde barre de bois. La peur pouvait, parfois, être un aiguillon efficace. Déjà, elle entendait frapper, et il ne faudrait pas longtemps pour que son poursuivant décide d’enfoncer ses défenses. Sans hésiter, elle agrippa la lourde commode, dans le coin de la pièce et lentement, très lentement – comment un meuble pouvait-il être aussi lourd ? – le positionna contre la porte. Il lui faudrait du temps pour passer au travers de tout cela, si même il y arrivait. Elle doutait qu’il y parvienne, seul. Ils ne seraient pas trop de quatre pour cela ; avec un peu de chance, cela permettrait à Mahlin et Aarel de s’enfuir.
Elle ferma les yeux. Un peu de répit, c’était tout ce qu’elle demandait. Les Couleurs étaient là, à portée de main. Elle avait bien moins de connaissances que Mahlin sur ce sujet, et probablement moins qu’Aarel, également. Après tout, il avait bien réussi à refermer, sans la toucher, la porte au nez de ces brutes, en ne réagissant que par réflexe. Elle n’aurait jamais fait cela.
Mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’en était pas capable. Respirant lentement, tachant de calmer les battements de son c½ur et d’ignorer le constant martèlement à la porte, elle plongea dans l’Arc-En-Ciel.

Les bruits de course se rapprochaient indéniablement. Mahlin ne pouvait se cacher plus longtemps la vérité ; tôt ou tard, il finirait par se faire rattraper. Déjà, il se sentait prêt à cracher ses poumons, et les nombreux détours qu’il avait fait n’avaient trompé personne. Pourquoi n’y avait-il personne dans les rues ? Il n’allait tout de même pas se faire tuer ainsi, sans comprendre, sans…
L’écurie se profilait à l’horizon, et avec elle les odeurs de foin et de crottin de cheval. Sans réfléchir plus avant, il se rua à l’intérieur, manquant glisser sur la paille humide. Si seulement il parvenait à atteindre une monture, peut-être…
Une forme sombre sortit de l’ombre, brandissant un bâton.

Aarel se plaqua contre le sol, derrière le buisson, tachant de maîtriser sa respiration. Sa poitrine montait et descendait rapidement, et la sueur perlait à son front. Une bonne part était due à la course effrénée, mais la peur y était également pour quelque chose. Il l’avait semé. Il l’avait sûrement semé. Il n’y avait plus un bruit, plus rien ne bougeait. Ses longues jambes l’avaient finalement sauvé, là où l’acier n’aurait pas pu.
Il attendit, comptant lentement jusqu’à cent, patientant jusqu’à ce que son pouls retrouve un battement normal. Où étaient les autres ? Shani, Mahlin ?
Il se releva lentement. Que ça lui plaise ou non, il allait devoir retourner au village. Il ne pouvait laisser ses amis derrière lui. Avec un soupir, il sortit sa hache, et l’examina au clair de lune…
… et eut juste le temps de l’incliner pour dévier le premier coup d’épée.


Bleu. Tout était Bleu autour d’elle. Sous un ciel azuré, l’herbe avait des reflets turquoise. Le Vent battait la plaine avec force, s’enroulant autour d’elle, faisant voler ses cheveux bleus sur ses épaules bleues. Chaque caresse faisait frissonner sa peau, et à chaque frisson elle sentait le Pouvoir l’envahir. Elle aurait pu rester ici toute sa vie. Elle pouvait… Shani ! l’extase la remplit, et elle se retint pour ne pas hurler. Jamais elle n’avait… Shani ! Cet endroit embaumait le calme et… Shani !
Le ciel, le vent, la plaine, tout disparut. Désorientée, elle ouvrit les yeux. Ce qu’elle vit, d’abord, ce fut des mains. De grandes mains, posées sur ses épaules. Puis elle sentit qu’on la secouait, et lentement, sortit de sa torpeur. Enfin, elle se rendit compte que les mains appartenaient à quelqu’un qu’elle connaissait. Il lui fallut un moment pour mettre un nom sur ce visage. Le Pouvoir coulait en elle.
« Toni… » murmura-t-elle.
Le garçon la secouait sans ménagement, l’angoisse peinte sur son visage.
« Shani ! Shani ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que… »
Les coups avaient cessé, à la porte. La commode avait rempli son office. Elle cilla.
« Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais ici ? »
Toni recula d’un pas et la lâcha, désorienté.
« Comment ça, ce que je fais ici ? C’est ma maison ! Et peux-tu me dire qui essaie de défoncer ma porte ? »
Shani inclina la tête. Le Pouvoir continuait à bouilloner. Sa maison ? Elle promena un regard vide sur les tentures, contre le mur. Les chaises, la lourde table de chêne poli. Oui ; elle s’était inconsciemment réfugiée chez lui. Un bon choix. Elle entendit comme dans un rêve les pas du Bourgmestre, Tybal, qui descendait l’escalier, attiré par le bruit. A la différence de son fils, c’était un homme de caractère, solide et volontaire. Son regard alors qu’il descendait était comme un ciel d’orage. Shani poussa un soupir. Elle était en sécurité. Les coups, à la porte, avaient cessé.
« Shani ! Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? » demanda Tybal, les traits sévères. Il était en robe de chambre, une vieille épée en main, et son regard parcourut la pièce à la recherche du problème. Tout problème avait sa solution, et il entendait bien comprendre ce qu’il se passait.
Ce fut à ce moment que la fenêtre vola en éclats.

Mahlin se jeta de côté en poussant un cri de désespoir. Il était perdu.
On entendit le claquement d’un briquet à silex, puis une flamme jaillit, et une torche se mit à répandre sa lumière dans l’écurie.
« Mahlin ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
Le jeune homme cligna des yeux sous la brusque lumière, avant de comprendre. Le garçon d’écurie. Comment s’appelait-il, encore ? Stan. C’était bien ça, Stan. Un gamin d’une quinzaine d’années, au regard vif. Mahlin avait oublié qu’il passait son temps ici, soignant les chevaux durant la journée, les surveillant pendant la nuit. Dans un coin d’une stalle, une pile de couvertures délimitaient son lit, dans la lumière pâle de la torche qu’il venait d’allumer.
« Il me faut un cheval ! » siffla le jeune homme, ouvrant au hasard un des box. Il y avait là toutes sortes de chevaux, la plupart étant de bons gros animaux de labour que les paysans abandonnaient ici pour la nuit, plutôt que de les loger dans leur ferme.
« Hey ! » protesta Stan juste avant que les deux guerriers ne pénètrent à leur tour dans l’écurie. Il alla pour se tourner vers eux, mais un poing ganté de fer le frappa à la mâchoire.

Aarel se jeta en arrière, faisant porter le poids du corps sur une jambe, puis l’autre, alors qu’il battait en retraite dans les buissons. L’homme devant lui le pressait sans répit, des mouvements rapides et efficaces. Il ne devait pour l’instant sa vie qu’à l’obscurité. La lune avait disparu depuis longtemps derrière des nuages d’orage, et il savait pouvoir compter sur sa bonne vision nocturne, à la différence de son adversaire. Mais cela ne ferait aucune différence sur le long terme. Même ainsi, même en ne faisant que se défendre, il sentait son bras gauche l’élancer, là où l’épée avait mordu une minute auparavant. Une large estafilade courait sur sa poitrine.
Les deux lames s’entrechoquèrent de nouveau, et l’homme se fendit avec un cri de victoire…
…mais déjà Aarel avait tourné les talons et fuyait de nouveau.

L’homme atterrit dans la pièce avec les débris de verre, visiblement inaffecté par les quelques gouttes de sang qui perlaient sur son visage. Il dégaina son épée en un geste plein d’aisance, et avança vers Shani. Le pendentif, sur sa tunique, luisait d’un éclat mat dans la lueur des chandelles.
« Tu aurais pu penser aux fenêtres, petite » fit-il d’un ton doucereux. « C’est toi que l’on appelle Shani ? »
« Puis-je savoir ce que vous faites chez moi ? » demanda Tybal, impassible. Il finit de descendre l’escalier, et se plaça devant l’intrus. « En tant que bourgmestre de Longue-Rivière, je vous somme de vous expliquer. »
L’homme haussa les épaules.
« Bourgmestre, eh ? Il n’y a rien à expliquer. Cette fille est recherchée pour meurtre. Si vous la protégez, vous devenez aussi coupables qu’elle. Livrez-la moi. »
Shani resta un instant paralysée. Meutre ? Mais que diable se passait-il ?
Tybal ne se laissa pas démonter pour autant. Son travail de bourgmestre consistait principalement à arbitrer des querelles entre paysans belliqueux, et il n’entendait pas se laisser impressionner par un jeune spadassin à l’expression arrogante.
« Jusqu’à preuve du contraire, cette petite est innocente. J’aimerais savoir pourquoi… »
Tybal s’interrompit. Jamais, dans ses négociations, on ne lui avait planté trois pouces d’acier dans le ventre. Il essaya de reprendre sa respiration, de dire quelque chose, mais déjà il tombait. Le sang éclaboussa la robe de Shani.

Stan s'effondra comme une masse et la torche glissa de ses doigts gourds. Mahlin ne prit pas le temps de regarder en arrière - il savait déjà ce qu’il verrait. Réprimant un glapissement de terreur, il entreprit de détacher le cheval. Il était habillé en noir. Avec un peu de chance, ils ne le verraient pas avant qu’il soit trop tard.
« Ou est passé ce salopard ? » entendit-il grommeler à quelques pas de lui. La réponse vint de plus loin. Visiblement, ils s’étaient séparés pour fouiller l’écurie. Ils ne mettraient pas longtemps à arriver dans ce box. Il remercia sa présence d’esprit qui lui avait fait fermer la porte, et s’acharna de plus belle sur le n½ud.

Aarel courait comme il n’avait jamais couru, et son poursuivant fut bientôt englouti par l’obscurité. Il avait réussi à écarter provisoirement un des guerriers du village et, à en juger par son état d’épuisement, ce dernier mettrait plusieurs minutes avant de retrouver ses camarades. D’autant plus que l’obscurité ne rendait pas la progression plus facile. Tâtant pensivement le manche de sa hache, le géant ralentit le pas. Il ne pouvait se permettre de se casser une jambe, pas maintenant. Les autres allaient avoir besoin de lui.

Shani regarda le bourgmestre tomber avec des yeux vides. Pourquoi s’était-il interposé ? Il aurait dû savoir que ces hommes n’hésiteraient pas à tuer. Elle chercha un instant à éprouver de la tristesse, ou de l’horreur, ou de la peur, mais elle se sentait vide. En elle tourbillonnait le Bleu, jusqu’à ce que la douleur menace de la faire hurler. Elle serra les lèvres.
« Non ! » hurla Toni dans le silence qui venait de s’établir. Rictus de loup sur visage d’ange. Il se jeta sur le corps de son père, ramassa son arme dans un mouvement fluide, et l’abattit sur l’homme au pendentif. Shani cilla. Il était très rapide.
Mais le guerrier para l’attaque d’un geste condescendant.
« Ridicule » murmura-t-il.
Son épée monta et descendit, et la lame zebra le visage de Toni en un mouvement presque anodin. Le sang jaillit presque aussitôt, avec un hurlement de souffrance qui vrilla les oreilles de la jeune fille. Le garçon mit un genou en terre, portant les mains à son visage. Sans marquer de temps d’arrêt, l’homme au pendentif lui frappa le crâne de sa botte. Toni glissa au sol et ne bougea plus.
« A nous deux .. » murmura l’homme en se tournant vers Shani.
Dehors, les gens réagissaient enfin. Les torches s’allumaient de tous côtés et les gens descendaient dans la rue, curieux, inquiets.
« Il serait dommage de te tuer tout de suite… » observa l’homme en s’approchant lentement. Il n’accorda pas un regard aux deux corps, sur le sol, et son épée resta pointée vers la gorge de la jeune fille. Un homme prudent.
Shani tendit la main et libéra tout le Pouvoir qu’elle avait en elle.

Une fois la corde dénouée, le plus dur était passé. Il n’était de toute manière pas question de seller ou de brider l’animal ; pas le temps, pas le temps ! Sans hésiter, Mahlin se hissa sur le dos du cheval, montant à cru. C’était une lourde bête, plus adaptée aux travaux des champs qu’à transporter quelqu’un, mais elle se laissa faire placidement. Fugacement, il eut le souvenir de plusieurs chevauchées qu’il avait faite, avec son père. Il fronça les sourcils. Son père. Depuis quand n’avait-il pas songé à son père, ou à son passé ?
Repoussant fermement tout cela dans un coin de son esprit – il démêlerait cette énigme plus tard – il talonna sa monture, faisant volter l’animal à l’aide du licou.
On l’avait entendu ; peut-être même l’avait-on vu. Les bruits de bottes vinrent dans sa direction ; on courait.
Avec un cri - de terreur ? d’excitation ? de défi ? il aurait bien été en peine de le dire -, Mahlin fouetta l’animal avec la corde du licou, et la bête bondit en avant.
Les portes des boxes n’avaient jamais été conçues pour arrêter les animaux. Ce n’étaient que quelques planches de mauvais bois assemblées à la va-vite, et elles explosèrent sous la pression. Sans montrer d’émotion ni de nervosité devant cette situation pour le moins inhabituelle, la bonne bête réagit au coup de talon du jeune homme et partit au petit trot hors de l’écurie, bousculant de l’épaule un des deux hommes. Le guerrier poussa un juron.
Le deuxieme ne se laissa pas décourager, cependant, et se précipita à la poursuite du cavalier, épée en main. Mahlin, terrorrisé, utilisa de nouveau la corde comme un fouet, frappant sechement la croupe de l’animal, qui se mit à botter nerveusement ; il refusait de se mettre au galop, et le guerrier remontait lentement.
Avec un cri, l’homme se jeta en avant, les yeux luisant dans l’obscurité, et enfin le cheval se décida.
Dans l’écurie, la torche brûlait joyeusement.

Lorsqu’Aarel arriva dans le village, ce fut pour découvrir une scène de folie. Les gens étaient enfin descendus dans les rues, et ils couraient en tous sens, le visage déterminé, tant les femmes que les enfants. Qui allait chercher une fourche, qui une vieille épée, qui une hachette. Nul ne savait ce qui se passait, mais personne n’entendait rester sans rien faire.
Les gens semblaient converger vers la maison du Bourgmestre, aussi leur emboîta-t-il le pas. Il fallait qu’il retrouve Shani, et Mahlin. Que diable avait-il bien pu leur arriver ? Ses jointures étaient blanches de trop serrer le manche de sa hache.

L’homme au pendentif fit un pas vers la jeune fille, confiant. Il ne savait pas ce qu’elle était en train de manigancer, à le regarder ainsi, impérieuse, mais il n’allait pas tarder à lui montrer qui commandait, ici. Il agita négligemment son épée, projetant du sang en tous sens.
Un pas de plus, et il se heurta à un mur invisible. Il fronça les sourcils. Il ouvrit la bouche pour parler.
Il n’en eut pas l’occasion. Venue de nulle part, une tornade d’une stupéfiante violence le frappa de plein fouet, et ses pieds quittèrent le sol.

Mahlin avait d’abord eu l’intention de fuir le village le plus rapidement possible ; c’était le meilleur moyen d’échapper à ces hommes, qui qu’ils soient. Mais il se força à rebrousser chemin, et bientôt trottait dans les rues de Longue Rivière. Il ne pouvait abandonner ses amis comme cela.
Le feu, dans l’écurie, se communiqua presque instantanément de la paille au bois. Le bois était encore humide de la neige, mais c’était du vieux bois, et il flambait bien. De toute part, les chevaux brisèrent leurs liens, fous de terreurs.

« Ecartez-vous ! » gronda Aarel.
La foule grogna et bruissa alors qu’il jouait des coudes, profitant de sa haute stature pour atteindre la porte du Bourgmestre. Il remarqua instantanément les éraflures dans le bois, à côté des gonds, comme si on avait essayé de la défoncer. Sans hésiter, il frappa.
« Ouvrez ! »
Machinalement, il laissa son regard se promener dans la rue, et ce fut ainsi qu’il remarqua les morceaux de verre, sur le sol. Fronçant les sourcils, il regarda de plus près.
Il y eut un bruit assourdissant, et l’homme au pendentif jaillit au travers de la fenêtre, comme projeté par une force invisible.

Shani battit des paupières. Le pouvoir avait reflué en elle, la laissant pantelante, un genou en terre. Elle se sentait vaguement nauséeuse, et son bras cassé l’élançait plus que jamais. Ses pensées étaient plus claires, également, comme si un nuage venait de se déchirer. Elle regarda sans les voir les deux corps par terre, le bourgmestre et son fils. Elle vit la mare de sang sur le sol, et réalisa enfin ce qui venait de se passer.
Elle hurla.

« Shani ! » gronda Mahlin.
Il n’y avait pas à s’y tromper. Ce cri, cela ne pouvait être qu’elle. Et en même temps, tant de douleur, de souffrance, dans ce son !
« Toi, tu vas me faire le plaisir de galoper » grinça le jeune homme, cinglant son cheval de toute ses forces.
Il galopa.

« Shani ! » gronda Aarel.
Il n’accorda pas un regard à l’homme, sur le sol. Vu son état, il lui faudrait du temps avant de simplement pouvoir se lever. Par les Couleurs, mais que se passait-il ici ?
Laissant échapper une longue plainte, un chant de guerre qu’il croyait avoir oublié depuis longtemps, il s’élança vers la porte, épaule en avant. Les gens eurent assez de bon sens pour s’écarter de sa route, et il heurta le bois de tout son poids.

Shani regarda avec fatalisme la commode lentement glisser de côté. La porte n’allait pas tarder à céder, et il n’y avait rien qu’elle ne puisse faire. A vrai dire, rien qu’elle ne veuille faire. Elle avait beau fermer les yeux, elle ne parvenait plus à trouver les Couleurs.
Doucement, elle se baissa, et ramassa l’épée que Toni tenait encore. Et elle attendit.

Essayer de contrôler un cheval au galop sans bride ni selle n’était pas chose facile. Mahlin s’en rendit rapidement compte, ses mains moites sur la corde. Devant lui, au bout de la rue, se tenait un attroupement, des villageois hagards, les yeux fixés sur la maison du Bourgmestre.
« Hors de mon chemin ! » hurla Mahlin alors que sa monture les bousculait.

Un dernier coup d’épaule, et la porte céda enfin.
« Aarel ! » entendit-il crier derrière lui.
Mahlin ?
Il ne prit pas la peine de regarder ; déjà il se ruait à l’intérieur.

Shani vit l’homme rentrer, et ses yeux s’agrandirent alors qu’elle se ramassait sur elle-même pour frapper. Elle n’aurait droit qu’à un essai.
Puis elle vit qui était devant elle et, lâchant son arme, s’effondra contre lui.

Le cheval s’engouffra sans hésiter à travers le chambranle défoncé, puis enfin s’arrêta, les naseaux fumants. Ses flancs étaient couverts de sueur, bien qu’il n’ait pas couru très longtemps. Mahlin ne lui accorda pas un regard.
« Shani ! Aarel ! »
Les deux le regardèrent, haguards. Shani pleurait, sa robe – sa belle robe ! – à moitié déchirée, les cheveux en bataille, les yeux fous. Aarel n’avait pas meilleure mine ; il était pâle, et ses habits étaient taché de sang. De son sang.
« Il faut partir d’ici ! Vite ! »
Aarel releva Shani avec une surprenante gentillesse, compte tenu de sa taille.
« Tu peux marcher ? »
Elle ne répondit pas. Ses yeux étaient toujours aussi flous, toujours aussi fous.
Les gens commençaient à rentrer dans la pièce, stupéfaits. Il y eut des hurlements et des cris lorsqu’ils virent le sang, et le brouhaha s’amplifia alors que les corps étaient découverts.
« Que s’est-il passé ? » gronda un solide gaillard, que Mahlin reconnut comme le maître carpentier. Il posa sa main sur l’épaule du jeune homme, tant dans un geste reconfortant que pour l’empêcher de partir.
Mahlin se vit épargner une explication, sans aucun doute confuse, alors que les cris redoublaient dehors. Les trois guerriers venaient de se regrouper devant le corps de l’homme au pendentif.
« Livrez-nous les meurtriers ! » fit l’un d’eux, d’une profonde voix de basse. Son épée était hors du fourreau, tendue vers les villageois.
« Nous n’aimons pas les contretemps » renchérit un second.
Le troisième ne dit rien, occupé qu’il était à inspecter son chef. Il eut soudain l’air rassuré.
« Il est vivant. »
Mahlin se dégagea de l’étreinte du carpentier d’un geste plus ferme que nécessaire. Il ne savait toujours pas ce que voulaient ces hommes, ni pourquoi on les qualifiait de meurtriers, mais il n’avait aucune envie de le savoir. Et il se faisait peu d’illusions sur la justice. De fait, pas un des villageois ne fit un geste dans la direction des guerriers, malgré les armes de fortune qu’ils tenaient pour la plupart. Ces gens-là ne voulaient pas mourir.
Ce fut donc sans hésiter qu'il se hissa de nouveau à cheval d’un mouvement leste, tandis que Aarel, réagissant tout aussi rapidement, soulevait Shani pour l’asseoir en croupe. Le cheval tremblait et hennissait, mais il obéit docilement à une pression du licol et sortit de la pièce par la porte défoncée. Les gens firent place pour eux.
Les guerriers eurent besoin d’un peu de temps pour comprendre ; tout s’était déroulé trop vite. Ce fut sans doute cela qui sauva Mahlin, cela, et l’attention que ces hommes portaient à leur chef. Car lorsqu’ils se lancèrent enfin à sa poursuite, il galopait déjà et disparaissait au détour d’une maison.
Dans l’effervescence de leur départ, Aarel se glissa dehors sans se faire trop remarquer. Lorsqu’enfin des cris s’élevèrent, il courait et n’entendait pas s’arrêter de sitôt.
Quelques rues plus loin, il vit se dessiner dans l’obscurité la silhouette du lourd cheval de labour.
« Dépêche-toi ! » lui intima Mahlin. Shani se cramponnait à lui, les yeux toujours vagues, semblant prête à tomber de selle à tout moment.
« Et nos affaires ? » demanda Aarel, les rattrapant en quelques foulées.
« Tant pis pour elles. Filons ! »
« Les livres de maître Khorr ? »
Mahlin tira sur la corde de son cheval avec un juron.
« On ne peut pas les laisser. »
« C’est ce que je me disais. Il y a notre argent, aussi. »
« Fantastique. C’est tout bonnement fantastique » murmura Mahlin.
Il hésita un instant, puis :
« Très bien. Allons-y. »
On entendait dans le lointain des cris et des bruits de lutte. Au sud de la ville, des flammes s’élevaient hautes et claires dans l’air frais, jetant jusqu’ici des ombres improbables.
« Je ne comprends rien à ce qu’il se passe, mais il vaudrait mieux nous dépêcher »
« Et ce qui se passe là-bas ? Peut-être les gens sont-ils en train de chercher à nous protéger ? »
« …et peut-être que non, et peut-être que tous nous recherchent. Je commence à douter un peu de la nature humaine, vois-tu… »
Aarel ne dit plus rien, se contentant de maintenir une foulée rapide pour suivre le cheval alors qu’ils allaient vers l’auberge.
« Peut-être aurions-nous dû partir, finalement » grommela-t-il dans sa barbe alors qu’ils s’arrêtaient devant l’auberge.
A la différence du reste du village, qui semblait pris de folie, ce bâtiment était étrangement calme. Pas de flammes, pas de formes indistinctes, pas de gens courant en tous sens. Pas un bruit.
Mahlin descendit de cheval sans trop de difficulté, serrant toujours Shani contre lui. Elle avait besoin de son soutien, et même si elle avait pu tenir debout, il n’était pas prêt à la lâcher. Il ne savait pas si lui-même n’avait pas besoin de se tenir à quelque chose. De plus, la sensation était… agréable.
Il chassa ces pensées comme on chasse un moustique, et avança dans l’auberge. Aarel, à côté de lui, paraissait plus grand que nature, le visage fermé, la hache au poing. Le sang qui avait séché sur ses habits contribuait à cette impression de menace presque palpable. Peut-être le géant ne savait-il pas se battre, mais peu de gens seraient prêts à vérifier.
« Dépêche-toi ! je surveille l’entrée ! »
Aarel s’accouda à un mur, d’où il pouvait surveiller la porte, et s’essuya les mains sur la tunique avant de reprendre sa hache. Il avait les mains moites.
Mahlin hocha la tête et, avec réticence, se sépara de la jeune fille, l’adossant à un pilier avant de courir à l’étage.
Les secondes s’égrenaient lentement, et c’est ainsi qu’Aarel commença à laisser son regard errer. C’est aussi ainsi qu’il vit la porte défoncée, celle par tout avait commencé, la porte de la cuisine. Fronçant les sourcils, il s’approcha à pas mesurés. Difficile de garder son attention concentrée sur deux points à la fois, mais il s’y attacha du mieux qu’il put, jusqu’à ce qu’il puisse enfin avoir une vue claire de la cuisine. De la cuisine ravagée. Et de Betingel.
« Il ne manquait plus que ça » soupira-t-il, se haïssant au même moment pour son cynisme. Avec aisance, il transporta la jeune fille près de Shani. Elle était légère comme une plume ; non que Shani soit lourde.
Déjà Mahlin redescendait, encombré de deux sacoches. La forme oblongue de livres pouvait se distinguer aisément, tirant la toile de l’un des sacs. L’autre semblait plus servir de fourre-tout, et formait un paquet indistinct. Il sursauta à la vue de Betingel, et plus encore lorsqu’il vit le sang qui coulait doucement d’une blessure à sa tête.
« Qu’est-ce qu’elle a ? »
« Je ne sais pas, et nous n’avons pas le temps de… » commença Aarel, lorsque un des guerriers se dessina dans l’embrasure de la porte, puis se jeta sur eux.
« Attention ! » hurla Mahlin.
Sans un mot, l’homme abaissa son arme.
Et explosa.
Il n’y avait pas d’autre mot. Les organes volèrent dans la pièce, éclaboussant les murs, les habits, les visages. Le sang se répandit en flaque sur le sol.
Le silence dura longtemps.
« C’est toi qui… » commença Mahlin, hésitant.
« Tu as… » faisait Aarel presque au même moment.
Le silence se réinstalla, et promettait d’être long. Ce n'était pas possible. Mahlin laissa échapper un soupir ébranlé. Sa santé mentale ne tenait qu’à une chose : Shani avait certainement besoin de lui. Oh, et probablement Betingel, également. Leur situation contribuait à le faire se concentrer. On est toujours plus courageux, lorsque quelqu’un dépend de vous.
Les réponses attendraient. Pour l’heure, il hissa de nouveau Shani en selle, aidé par les puissantes mains d’Aarel. Avec un temps de retard, il souleva Betingel.
« Tu ne vas tout de même pas l’emporter ? »
Mahlin resta un instant hésitant.
« Non. Elle est bien mieux ici. De plus, elle nous retarderait. » Il grimaça, et la reposa doucement, essuyant le sang avec sa manche. Elle respirait ; c’était le principal.
Sans un regard en arrière, il se hissa en selle et talonna le cheval. Aarel ne demanda pas à monter. L’animal ne supporterait pas trois cavaliers, et il se sentait encore en forme pour marcher. Shani avait besoin de repos, et Mahlin… Mahlin, après tout, était encore convalescent. Son souffle était court alors qu’il dirigeait farouchement son cheval vers la sortie. Aarel prit l’animal par le licol.
Et ils quittèrent le village le plus rapidement possible, s’enfonçant dans la nuit, laissant derrière eux des fermes en flamme et du sang pour les éteindre.
Personne ne les poursuivit.
Ahhhhhhhh ben en voila de l'action !
Surement le meilleur chapitre pour le moment


note au sujet du chapitre précédant : tu dis que Sheol est la ville que semblait craindre Barel, la ville de l'université et du tribunal de magie, mais dans un des chapitres (le 6, celui où Barel discute avec les mages et montre sa puissance) tu ne dis pas Sheol mais Gaordon
Crapo ?? YAHOOOOOO Crapooooooooooo !! hey asti ! t'vas nous l'accoucher la suite dis !!


Ekios qu'aurait pas du enchainer les smirnoff ice ajeun ... burp ... oyoye ..
Grenouille

je suis dans les cartons, le nez dans la poussière du grenier, et à chaque minute je me dis "le crapaud a tet sorti le chapitre 12, faut j'aille voir", et y a pas de chapitre

allez, je voudrais bien le chapitre avant de plus avoir le net moi
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