PENETRER L'ANNEAU
La symbolique sexuelle dans "Le Seigneur des Anneaux"
Éléments pour une lecture freudienne de l'œuvre de J.R.R.
Tolkien.
Comme cela est fréquemment le cas dans les œuvres d'une telle
envergure, "Le Seigneur des Anneaux" se prête à des lectures
multiples. Les nombreux exégètes qui se sont penchés sur
l'œuvre de J.R.R. Tolkien ont pourtant, jusqu'à aujourd'hui,
négligé une piste essentielle et particulièrement féconde. L'objet
de ce court essai sera donc de montrer que "Le Seigneur des
Anneaux", bien plus qu'une épopée gratuite (et donc
fantastique), est un récit profondément marqué sexuellement, et
que les aventures de Frodo sont en fait les étapes successives
d'une recherche de la sexualité, sans doute le récit inconscient
des premières expériences sexuelles de J.R.R. Tolkien.
La Comté est l'image de l'enfance : les Hobbits y sont aussi
innocents que petits, et le départ de Frodo est la marque de son
accession à l'état d'adulte, de son initiation à la sexualité.
Pourtant, ce départ n'est pas aussi rapide, aussi direct qu'il en a
l'air. Le passage chez Tom Bombadil est, sans nul doute,
l'expression de la tentation incestueuse, et ce n'est qu'après ce
passage, ce désir de retour aux origines, de plongeon dans la
terre-mère, que l'aventure commence vraiment La crise
œdipienne ne sera cependant résolue, ou du moins occultée, que
plus tard, au conseil d'Elrond. Nous serons amenés à y revenir.
La Forêt est chez Tolkien l'image du sexe féminin. C'est
notamment le cas des trois forêts qui jouent un rôle important
dans cette aventure, la Vieille Forêt, la Lorien et Fangorn.
Fangorn et la Vieille Forêt sont des creux, des trous. La Lorien ne
connaît pas une situation identique, mais elle est placée sous le
signe de l'humidité, elle est la grande prostituée au croisement
des trois grands fleuves, Nimrodel, Silverlode et Anduin. Ces trois
forêts ont en commun le mystère qui les enveloppe, les légendes
inquiétantes qui courent à leur sujet, mais elles représentent
cependant des images différentes de la femme : la Mère pour la
Vieille Forêt, la Prostituée pour la Lorien, la Femme-animale pour
Fangorn.
La Vieille Forêt est donc la représentation du sexe maternel :
c'est pour cela qu'elle est vieille. Cette image est d'ailleurs très
clairement exprimée par Tom Bombadil, lui même image
maternelle qui ne quittera jamais l'esprit de Frodo, "Tom a vu la
première goutte et le premier gland". Le passage par la vieille
forêt retrace donc la tentation incestueuse chez Tolkien. Les
autres forêts sont toujours, et on le comprendra aisément,
décrites comme humides; seule la vieille forêt nous est présentée
comme desséchée, vieillie, rabougrie, traversée de fissures que le
héros franchit pour retrouver enfin son origine dans la maison de
Tom Bombadil. Mais l'anneau, dont nous verrons plus loin la
signification complexe, est ici sans effet, ce qui signifie qu'il n'y a
pas place ici (dans l'anneau) pour le sexe, et que Frodo/Tolkien
devra aller perdre sa virginité ailleurs.
L'image maternelle n'apparaîtra plus directement dans la suite du
récit. Pourtant, il en est dans le Seigneur des Anneaux de la mère
comme de la mer : on ne les voit jamais, mais on sent toujours et
partout leur présence obsédante en marge du récit.
L'épisode de la traversée de la Moria est sans doute l'un des plus
riches d'ambiguïté sexuelle de tout l'ouvrage, et c'est là
qu'apparaît pour la première fois clairement le thème de la
sodomie, qui deviendra ensuite peu à peu omniprésent. Il n'est
guère étonnant que le code permettant de pénétrer dans la
Moria soit "ami", il n'est pas non plus surprenant que ce soit
Gandalf, ici dans le rôle du pédagogue grec, qui le découvre à ses
jeunes compagnons. Qu'est-ce en effet que la Moria sinon un
gigantesque anus, que nos héros ne vont pas se contenter de
pénétrer mais qu'ils vont explorer jusqu'au plus profond. Un clien
d'œil du Tolkien linguiste nous montre bien qu'il était au moins
partiellement conscient de la folie de ce qu'écrivait le Tolkien
auteur. Ce n'est pas par hasard qu'il appelle "Moria" ce long
souterrain, cet intestin labyrinthique. En effet, de quoi d'autre
nous parle-t-il que d'une folie grecque?
Mais la traversée de la Moria est aussi le moment où se déploie
dans sa terrible ambiguïté la dialectique
homosexualité/hétérosexualité qui sous-tend toute l'œuvre.
En effet, à peine sortis de cette terrible folie, nos héros, véritable
retour aux sources, plongent dans le profond vagin humide de la
Lorien, baignée par l'Anduin, la Nimrodel et le Cours d'Argent. On
sent pourtant, lorsque les compagnons s'en approchent, cette
terrible angoisse qui les étreint, due à toutes les légendes qui
circulent sur ce mystère, cet autre monde, angoisse que l'on a
déjà rencontrée lorsque les héros s'enfonçaient dans la vieille
forêt, que l'on retrouvera à l'approche de Fangorn. Baignée d'une
lueur étrange, vêtue de feuilles/vêtements brillantes, la Lorien
est l'image de la prostituée par(sur) laquelle non seulement
Frodo/Tolkien, mais aussi tous ses compagnons sont passés. Le
toponyme Lorien vient d'ailleurs sans doute de Lorelei. On peut
même voir dans la longue description de Galadriel et de son
protecteur Celeborn des souvenirs d'enfance très précis, ceux
des bas-fonds de Birmingham. Là encore, Frodo est un moment
tenté de lui donner l'anneau, de le passer au doigt de cette
première femme, mais il ne le fera pas. Nous savons depuis le
conseil d'Elrond que Frodo est homosexuel, ce qui explique qu'il
renonce à ce projet.
Il est une troisième forêt, un autre vagin humide, Fangorn, par
lequel Frodo ne passera pas, du moins pas avant d'avoir achevé
sa quête. Nous devons cependant nous y arrêter, car c'est ici que
la symbolique est la plus riche, et nous y assistons à l'une des
deux seules représentations de l'acte sexuel dans l'œuvre de
Tolkien, et à la seule qui figure une relation hétérosexuelle,
particulièrement mouvementée il est vrai.
Fangorn est l'image archétypale du sexe féminin dans le seigneur
des anneaux. Profonde, obscure, il y coule des liqueurs
enivrantes dont Merry et Pippin, qui représentent bien sûr ici des
amis de Tolkien, vont se délecter. L'on peut tout d'abord voir
dans la force nouvelle des deux hobbits après leur
festin/cunnilingus dans l'antre de Treebeard une réminiscence de
la conception taoïste de la sexualité comme moyen de
s'approprier la force du sexe opposé . Mais ces préliminaires
seront suivis d'une copulation monstrueuse, tellurique, lorsque la
forêt/vagin se déplace pour rejoindre la tour d'Orthanc/pénis. La
tour d'Orthanc, droite et dure, est bien entendue une
représentation phallique, et Tolkien insiste délibérément sur ce
point en nous détaillant les grottes, machineries fumantes,
testicules, qui la sous tendent. Nous ne nous attarderons pas
plus sur la symbolique, évidente, du doigt pointé par la main
blanche, tâché de sang, que Gandalf et Théoden voient avant de
parvenir à l'Isengard. La terrible copulation avec la forêt laissera
la tour épuisée, fumante, mais, notons le bien, toujours debout.
On voit bien ici l'image d'un épisode vécu par ses amis, auquel
Tolkien regrette sans doute de n'avoir pas participé. Mais il ne le
pouvait pas, puisque Frodo/Tolkien est alors déjà en Mordor, de
l'autre côté, dans tous les sens du terme.
Tout comme Orthanc, Minas Tirith est un gigantesque phallus,
dressé comme un défi devant Mordor. Le symbolisme en est
renforcé par l'ascension de Pippin jusqu'au sommet de la ville,
image de la montée d'un désir ambigu pour le malodorant
Mordor. L'image de cette montée de sève est d'ailleurs récurente,
déjà figurée par l'ascension de Gandalf des tréfonds de la Moria
au sommet du Celebdil.
Le Seigneur des Anneaux n'est pas, comme on l'a longtemps cru,
le récit de la lutte du bien et du mal. C'est plutôt celui de la
tension dialectique entre l'homosexualité et l'hétérosexualité
chez Tolkien, vécue à travers le personnage de Frodo. Frodo ne
devient pas homosexuel, ou sodomite : il l'est, dès son départ de
la Comté, même s'il ne le sait pas. Gandalf, vieillard lubrique et
impuissant, l'a bien deviné et c'est pourquoi il veut à tout prix
guider Frodo dans la voie où il a déjà mené Bilbo. Lorsque le
conseil d'Elrond décide d'envoyer l'anneau en Mordor,
représentation parfaite du Grand Anus Primordial cher à Deleuze
et Gattari , et non chez Tom Bombadil (retour impossible à la
mère) ou dans la Lorien, cela est directement lié à la sexualité de
Frodo. Et peu nous importe ici de savoir si Frodo va en Mordor
parce qu'il est sodomite, ou s'il est sodomite parce qu'il doit aller
en Mordor. En tout état de cause, sa sexualité ne sera réalisée
qu'à la fin de la quête, mais elle est déjà préfigurée tout au long
du voyage de Frodo par les relations qu'il entretient d'abord avec
l'anneau, plus tard avec Gollum, Sam n'ayant ici qu'un rôle de
faire-valoir. Le conseil d'Elrond représente la véritable naissance
de la sexualité chez Tolkien/Frodo. Cette idée est renforcée par
l'entrevue de Frodo avec Bilbo, image du père, qui lui confie sa
dague, Sting , symbole de sa virilité. Par là, Bilbo renonce
symboliquement à courir après les jeunes elfes des bois, mais
semble espérer que Frodo le suivra dans cette voie. Mais nous
savons que la sexualité se Frodo est déjà déterminée, et qu'elle
ne sera réalisée que lorsque l'anneau/anus de Frodo sera noyé
dans le grand anus primordial d'Orodruin.
René Girard a très bien vu l'erreur de la lecture habituelle et
superficielle du texte qui voit dans le couple Sam-Frodo une
simple relation homosexuelle . C'est en effet oublier le troisième
personnage essentiel, le médiateur, Gollum. Nous nous trouvons
ici dans un triangle mimétique, le désir de Frodo pour Gollum
engendrant celui, plus refoulé, de Sam, et vice-versa. Mais Girard
n'a pas vu l'importance de l'anneau, qui est véritablement ici un
quatrième personnage, engendrant également un désir
mimétique de Sam et Frodo, de même nature que celui qu'ils
éprouvent pour Gollum. A.J. Greimas dirait que l'anneau, bien que
passif au sens sexuel, est un actant du récit .
L'anneau de pouvoir n'est ni l'anneau royal perdu de Salomon, ni
l'anneau d'invisibilité de Gygès, ni même l'anneau de puissance
des Nibelungen, c'est simplement l'anus. Pas encore le grand
anus primordial de Mordor, mais au moins celui de Frodo. Cet
anneau est déjà enjeu de rivalité non-dite entre Frodo et Sam,
voire Gollum, qui cherchent tous à y mettre leur doigt.
Remarquons d'ailleurs que lorsque Frodo, à Amon Sûl, puis Sam,
sur les contreforts de l'Ephel Duath, puis enfin Gollum sur la
montagne du Destin, enfilent l'anneau (à leur doigt), ils se
trouvent à chaque fois sur une montagne, sur un sommet,
symbole phallique. Et cette expérience leur fait découvrir par les
Nazguls, pets monstrueux de l'anus de Sauron, un avant goût de
ce qu'ils ne trouveront qu'au bout de leur quête, en Mordor.
Lorsque Frodo parvient enfin au centre de ce Mordor sec,
crevassé et puant, fessier du monde que tout oppose aux
forêts/vagins décrites dans les paragraphes précédents, sa
quête est accomplie. Après la découverte dans le grand anus
primordial de sa nature sodomite, il n'a plus besoin d'enfiler son
doigt dans son anneau/anus. C'est en cela que la destruction de
l'anneau, et du doigt de Frodo, est purement métaphorique. C'est
là le grave contresens des analyses qui voient dans le combat
entre Frodo et Gollum, sur la montagne du Destin, une scène de
castration.
Nous venons de dire que la véritable nature sexuelle de Frodo, et
donc vraisemblablement de Tolkien, était sodomite au sens large,
et non seulement homosexuelle comme nous l'avions laissé
entendre jusque là. C'est en effet ce que donnent à penser
certains événements du cinquième livre que nous avions jusque
là laissé de côté, et notamment la guerre qui oppose le Gondor à
Mordor. le Mordor, par sa configuration, son odeur, sa substance,
est bien sûr un cul. Mais si nous nous tournons de l'autre côté,
sur les rives de l'Anduin, nous constatons que ce cul est féminin.
En effet, pendant que Frodo rejoint par derrière le grand anus
primordial, Minas Tirith, gigantesque phallus blanc, se dresse face
à la porte noire, sexe encore fermé de ce même Mordor. Et même
si le lien n'est pas explicitement formulé par un Tolkien prudent,
on peut penser que les activités de Frodo, Sam et Gollum ne sont
pas étrangères à l'ouverture de cette porte.
Nous n'avons pu, dans ce court article, qu'esquisser ce que
devrait être une étude systématique de l'œuvre de Tolkien. Il est
des épisodes, et des personnages importants dont nous n'avons
pas parlé. Nous aurions pu ainsi évoquer Aragorn, le grand frère
à la recherche de sa virilité perdue, symbolisée par son épée
brisée, et qui ne pourra retrouver sa force, reforger son épée,
qu'en renonçant à courir les elfes des bois et les animaux
sauvages. Nous aurions pu étudier les symboliques associées
aux Elfes et aux Dunedains. De même, la carte même des Terres
du Milieu, avec par exemple les Montagnes Blanches semblant
vouloir s'enfoncer dans le Mordor, aurait mérité sans nul doute
une étude plus attentive. Mais en ne vous dévoilant pas tous les
secrets de cette œuvre d'une infinie richesse, d'une merveilleuse
finesse, en vous laissant les découvrir par vous même, nous
sauvons un peu de la magie de cette lecture.
Actes du Séminaire de la Tour Noire
© An 1991 du troisième âge, Presses Universitaires de Dol-Guldur.