Gaumont sent la tension qui règne dans la pièce, il saisit cette occasion de détourner l'attention.
Quelle attention? La leur? Ou la sienne? Cette affaire de disparition qui semble les troubler tous, les rendre fébriles, il s'en empare comme une bouée de sauvetage. Ils ne doivent pas savoir, ils ne doivent pas se rendre compte. Ils ont tous été choqués à sa vue, pendant quelques secondes il s'est cru transparent, mis à jour, découvert. Ce n'était que sa robe de bure, son visage mangé par une vilaine barbe sans doute, un choc visuel. Ils n'ont rien vu, ils ne savent rien, de ce qui le tourmente, ses amis. Douleur, Gaumont se maîtrise à grand peine, Belouis vient de lui poser une main sur l'épaule. Le maître d'arme ne veut pas le broyer, c'est juste un geste amical. Mais la bure, déjà source de souffrance, ne le protège pas de ce contact déflagrant. Gaumont est assis, sinon il serait tombé, il se retient au bord de la table et reprend le dessus. Ont-ils vu? Que dit Belithiel? Belouis le regarde-t-il de travers?
- Cette jeune fille n'est donc pas reparue? Depuis combien de temps?
- La dernière fois que je l'ai vue, son futur mari l'emmenait comme une marchandise précieuse.
Gaumont reprend la maîtrise de son corps, et de son esprit, il se remet à réfléchir. Quand reprendra-t-il la maîtrise de son âme?
- Nous menons notre enquête, je devais justement avoir quelques mots avec madame Bones. A propos d'un mystérieux bienfaiteur qui l'aurait soustrait à l'attaque du convoi et conduit ici.
Les yeux se tournent vers le comptoir. La vieille dame essuie sa vaisselle, personne ne l'a vue reprendre sa place. La demi-ogresse lève un œil et prévient toute question.
- J'ai promis de ne rien dire, je ne trahirai pas ma parole.
- Il ne s'agit pas de promesse ou de parole, madame Bones. Vous avez protégé cette jeune fille en l'acceptant chez vous. En vous taisant maintenant, vous la mettez peut-être en danger. Vous ne lui rendez pas service.
- Si je pensais que je détenais des renseignements qui vous seraient utiles, ou que vous ne puissiez obtenir d'une autre façon, alors peut-être que je consentirais à mettre ma réputation de discrétion en péril. Ce que je sais, ne vous aidera pas, je ne le pense pas, et vous pourriez tout savoir par un autre biais.
- Vous nous feriez gagner du temps madame Bones, ne nous faites pas lanterner, le temps nous est précieux, et à la jeune fille plus encore. Dites nous maintenant ce que nous pourrions apprendre dans une heure.
- N'insistez pas.
L'atmosphère n'est pas joyeuse, Belouis fait signe à ses amis qu'il est inutile d'en attendre plus de sa grand-mère. Le silence règne quand Leouan fait son apparition.
- Oncle Gaumont?! Que tu es maigre!
Le highlander n'a pas le temps de répondre à sa nièce, à peine l'a-t-il embrassée que Belithiel la noie sous les questions.
- Rassurez-vous, Timeo va très bien, il est sous bonne garde, sous bonne protection même. Il ne s'est pas fait que des amis, mais dame Oraclis est vigilante.
- As-tu pu le voir? T'as-t-il parlé?
- J'y viens, c'est lui qui a conduit ici Nydalitha.
Les têtes se tournent vers la tavernière qui, imperturbable astique son zinc.
- Il était dans le convoi, il à reconnu un des agresseurs. Un certain Daffyd Dyfwich, un bandit qui sévit dans les collines.
- J'ai déjà entendu parler de lui et de ses frères.
- Ils ont agi de façon très étrange, mais rien ne prouve que c'est lié.
Tamaya à son tour rapporte les résultats de son enquête. La bretonne volcanique s'est refait une santé avant de retourner à la taverne. Son résumé est simple, les gens qui souhaitaient la faire taire, ne sont plus là pour parler. Il y a une conspiration du silence que les méthodes d'investigation de la thaumaturge n'ont pas réussi à briser.
Personne ne sourit à l'évocation des péripéties de la thaumaturge, aucune pique ne vient les commenter, comme les filles en ont l'habitude. Alors que chacun médite sur cette absence d'information qui en soit en est une, une petite créature blafarde aux grands yeux bleus sort de sous une table, le poil hérissé. Diomedre feule en regardant la porte, l'assemblée la regarde interdite. Belithiel interroge du regard Belouis. Le demi-ogre hausse les épaules et fuit le regard de l'avalonienne. Andhromede, larmoyante pousse la porte, la nécrite fonce sur le perron l'œil aux aguets, après plusieurs bonds et tours sur elle même, la petite sorcière referme la porte, l'air mauvais. Andhromede est accueillie et soutenue par ses amis, choqués de la voir aussi désemparée.
Cinq doigts rouges marquent son visage, des regards entendus s'échangent. Belouis, le visage fermé, fait craquer ses phalanges. La pauvrette ne sait que hoqueter, ses approbations ou dénégations du chef, n'éclairent en rien la situation, tant les questions fusent. Gaumont impose le silence dans la salle et ne pose qu'une question.
- Qui?
Andhromede tente de reprendre son calme, et sa respiration. Enfin un mot cohérent peut franchir ses lèvres.
- Senso...
La surprise le dispute à l'incrédulité, Senso le fléau d'Arawn leur compagnon d'aventure. Le proxénète. Belouis froid comme la mort cherche des yeux sa rompoya, c'est Diomedre qui lui apporte, les lèvres retroussées sur ses canines.
- Un criminel reste un criminel, il ne connaît rien d'autre que la loi du plus fort, je vais lui passer l'envie de frapper les femmes.
Le maître d'arme et la sorcière veulent sortir, mais Andhromede s'est levée leur interdisant la sortie.
- Non! Non! N'y allez pas, c'est ma faute!
Andhromede à l'air paniquée. Belouis la dévisage, le regard plein de commisération.
- Bien sûr, il a réussi à te faire culpabiliser, je vais lui briser les genoux!
- Non! Belouis écoute moi! Senso m'a tirée des pattes de Martel Conroy! Je me suis crue finaude, j'ai voulu l'aguicher!
Andhromede tremble nerveusement. Belouis la domine de toute sa stature de géant.
- Il a tout de suite vu clair en moi, j'étais piégée! J'ai agi sottement!
- C'est Martel qui t'a giflée?
- Non, Senso est intervenu avant que ça ne dégénère. Je m'en tire avec une gifle et de vilaines émotions. Senso a agit pour mon bien, il m'a chassée de la taverne en me faisant passer pour une fille de rien, il a retenu Martel, le temps que je disparaisse.
Andhromede s'accroche à la rompoya du maître d'arme, la détermination du géant fléchi. Diomedre à l'air de regretter que son ami se laisse détourner, elle tire sans effet sur les basques de Belouis. Gaumont achève de convaincre le géant de ne pas agir impulsivement au grand dam de la petite sorcière. Le highlander fait assoir tout le monde autour d'une table, et résume la situation pour tous.
- Nous ne savons toujours pas où est cette jeune fille. Nous ne savons pas si l'attaque de son convoi à un rapport avec sa disparition. Nous supposons qu'elle ait pu rejoindre la foret de Campacorentin, suite aux incitations de Timeo, en ce cas elle n'est pas en danger. Nous devons éclaircir l'affaire du convoi. Timeo pense avoir reconnu un des frères Dyfwich, c'est par là qu'il faut continuer. Qui dans nos connaissances connait le mieux la pègre?
Gaumont dévisage Belouis. Le maître d'arme se tasse sur sa chaise et grommelle.
- Senso.
- Nous irons voir Senso, il nous en apprendra peut-être plus sur Martel Conroy et les frères Dyfwich.
Gaumont met fin à la réunion et fixe un rendez-vous pour le lendemain. Belithiel attire Belouis prés de la cheminée.
- Je suis dans une situation impossible, que faire pour l'épée de Gaumont?
- Patienter, nous retrouverons la fille, je suis sûr que c'est elle qui a volé l'épée.
- Et puis quoi? Il verra bien que je n'ai pas donné l'épée à son frère! Je n'ai jamais menti à Gaumont!
- Tu n'es pas responsable de ce vol, je l'imputerai plutôt à Marhalt qui a dédaigné ce bien familial. Vraiment? Es-tu bien sûre de ne lui avoir jamais menti?
Le demi-ogre se penche sur l'avalonienne. Belithiel rougit et ne peut soutenir le regard inquisiteur de Belouis. La thaumaturge astucieuse, se ressaisi.
- Connais-tu Diomedre depuis longtemps?
La maître d'arme, pris au dépourvu, tique.
- Depuis tout petit, mais ne va pas t'imaginer des choses!
- Ne la trouves-tu pas bizarre par moment?
- Nan!
Le géant coupe court à la conversation et bat en retraite, Belithiel respire.
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