Bonjour, jeune ami... Entre, je t'en prie, prend donc place près du feu... Puis-je t'offrir un verre? J'ai de la liqueur du pays d'Enilliane... De l'hydromel également... Ou peut-être préfèrerais-tu un simple verre de cette cervoise locale?
Oh, je suppose que tu dois te demander pourquoi je t'ai invité. Je sais que tu as une longue route demain, je vais donc aller droit au but. Je suppose que tu me connais de nom, d'ailleurs qui ne connaît pas Teor Lliandrias, le conteur des Guerres du Nord? Tu peux sourire... Mon manque de modestie n'est-il pas, lui aussi, légendaire? Il est vrai, j'adore parler de moi à la troisième personne... Le privilège de l'âge sans doute... En attendant, une grande partie des légendes des Portes du Nord, ou de la bataille de Tir Nellendòr, la Forteresse Noire, sont des textes que j'ai eu la chance de pouvoir écrire, et cela bien avant que tu ne poses ton cul sur les bancs de la bibliothèque ducale... Bien sûr, maintenant, nous ne sommes plus très nombreux à avoir vécu ces faits, et c'est aussi vrai que j'ai eu la chance de traverser entier cette... euh... boucherie...
Peut-être as-tu connu Illian Etheln'ssar, le forgeron... Il est mort l'an dernier. Il y a bien longtemps, nous avons pris les armes ensemble, nous n'étions pas servants des mêmes forteresses mais nous avons gardé le contact autant qu'il était possible durant la guerre. C'était juste avant que le dernier des Seigneurs du Nord ne dépose les armes, avant que les armées Dark ne déferlent sur nos terres... Nous étions en ce temps là cuisiniers à la Taverne de Lliane... C'est la taverne que tu peux apercevoir lorsque tu remontes la rue, et que tu dépasse le poste de garde. D'ailleurs à cette époque elle ne s'appelait pas ainsi, mais la pauvre Lliane a du s'en défaire pour survivre, lorsque son mari a été tué. C'était un brave garçon, lui, mais pas très très doué... Ha, avec son arc il aurait loupé le dodo sur lequel il était assis... Et tu sais où il a été se battre? avec le seigneur Taan'or, et son groupe d'archers... il sont tous morts lors du premier affrontement, triste histoire... Je sais que pour certains Taan'or n'était qu'un sot mais je ne suis pas de cet avis: il faut reconnaître que ce jour là les guerriers qui auraient dû être présents pour assurer leurs arrières... euh...
Oui je suis désolé... n'hésite pas à m'interrompre si tu vois que les souvenirs prennent le dessus. Où en étais-je? Ah oui... donc pour te dire que ces légendes ont pour une bonne part été forgées par mes soins... je vois que tu hausses les sourcils... Le terme "forgé" t'intrigue peut-être... Hum... Tu vas vite comprendre où je veux en venir.
Tu sais je t'ai vu hier soir raconter la légende de Qyriae Ll'n Naïs... J'ai beaucoup apprécié ta façon de jouer avec ton auditoire, ménager les silences... Ou ce moment de la scène finale, ce brusque silence laissant chacun imaginer le calvaire de Qyriae, ou encore lorsque tu t'es brusquement éloigné de la cheminée pour que danse la lueur tourmentée des flammes sur le velours pourpre et fatigué du mur de la taverne... Belle Qyriae, je donnerais tant pour savoir ce que tu penses de ce que l'on a fait de ton histoire... Oui... en effet. Qyriae était une amie chère... Plus qu'une amie, oui tu l'as deviné. Quel conteur tu feras si tu sais aussi lire en les coeurs!..
Mais la légende telle que je l'ai fait vivre à l'époque n'était déjà pas tout à fait exacte... Quant à ce qu'elle est devenue maintenant... Tous débutent l'histoire le soir où le détachement Dark conduit par Ssin'ar parvient au pied de la colline de Nà Quennìn, et commence à la gravir afin de prendre position sur le sommet... On décrit alors le vent d'indécision qui souffle brusquement dans le groupe de Qyriae, en nette infériorité numérique. De là tu peux noter quelques détails amusants... avec le temps, ce rapport de 1 à 2 devient un rapport de 1 à 5 voire de 1 à 10... De même beaucoup sur-estiment l'importance stratégique de la colline, en la plaçant pour certain juste au Nord, en vue même de Nellendòr, alors qu'il y a au bas mot treize lieues à parcourir, en incluant une forêt et un marais...
Comme tu le sais Qyriae était une elfe... Oh... As-tu jamais aimé une elfe?... Oui on les dit inconstantes, tour à tour tendres et cruelles, amantes brûlantes ou dames de glace... Qyriae était tout cela, aussi insaisissable que l'onde des ruisseaux où elle aimait à aller se baigner... Je vois encore parfois l'éclat de son regard briller au fil de l'eau, ou bien la douce chaleur de son sourire réchauffer mes vieux os... C'est ainsi qu'elle vit en mes souvenirs, plus vivante à elle seule que l'univers ne le sera jamais...
Partir? Ce serait abandonner la position et risquer de se trouver face à une position forte inexpugnable, coupant toute voie de retraite de notre armée, et préparant un siège à priori indéfendable... Rester? Cela ressemble à un suicide... On décrit alors le Dilemme de Qyriae, le combat que se livrent en elle l'amour des siens et son sens du devoir... Afin de faire durer le suspense, on rappelle parfois à ce moment là l'un des poèmes qu'elle nous a laissés... On décrit comment les cinquante guerriers de son détachement harnachent les dodos et se préparent à une retraite sans gloire...
Le regard vers le sud, leurs yeux sont fatigués
Par delà la penombre, ils devinent un abri
L'ennemi est trop fort, à quoi bon le tenter
Quand à portée d'un arc attendent les amis
Ils espèrent en silence, caressant leurs montures
Que Qyriae la Belle ordonne la retraite
Elle embrasse des yeux leurs si tristes figures
Mais n'ose toujours pas sceller cette défaite
Une idée se fait jour et Qyriae rassemble ses compagnons autour d'elle... Elle finit par les convaincre, à grand'-peine... Tous désormais habillés de sombre vont alors se fondre dans l'obscurité autour de l'armée ennemie... Qyriae quitte son armure et vêtue de sa robe d'un blanc immaculé, portant une torche dans chaque mains, va provoquer sous une pluie de flèches l'armée ennemie, dont une partie se met imprudemment en chasse... Les compagnons de Qyriae se faufilent et profitent de la diversion pour faire parler leurs lames...
Ta blancheur aveuglante, Reine de Nellendòr
Déchire les ténèbres de l'armée ennemie
Tandis que les Cinquante précédés de la Mort
Dansent autour des Darks sans un mot, sans un bruit
La victoire est bientôt acquise, comme tu le sais... Les Cinquante se mettent à la recherche de Qyriae, et finissent par la retrouver gisant sur un tapis de mousse, blessée de plusieurs flèches, au coeur même des positions ennemies... C'est lorsqu'ils rapportent la tête de Ssin'ar que cette victoire inespérée - et fort chanceuse il faut bien le reconnaître - prend réellement tout son sens... C'est la première victoire depuis si longtemps de notre côté... la légende de Qyriae libère soudain une immense vague d'espoir... Je ne suis pas vraiment certain que c'est bien cette légende qui a fait basculer l'issue de cette guerre. mais cela a indubitablement reversé le cours de l'histoire du siège de Nellendòr... Oh tu connais comme moi le dernier chant, le Chant des Larmes... on y parle du recueillement... on y parle aussi brièvement d'un jeune archer inconsolable... Il y a si longtemps que j'ai abandonné mon arc...
Certes... Je ne t'apprends rien... je voulais juste attirer ton attention sur la puissance des légendes, sur la force des symboles... Et sur cette question: pourquoi Qyriae se retrouve-t-elle au coeur des positions ennemies? Et je sais que tu y as répondu... J'ai écouté tous les conteurs d'ici à Al Drifa, j'ai espéré des années durant trouver celui qui devinerait la motivation réelle de Qyriae... Celui qui expliquerait pourquoi elle choisit de mourir... Celui qui serait capable de voir la trame de la vérité derrière le masque des légendes... Et soudain te voilà, alors que j'allais bientôt abandonner, toi le seul qui aies compris que le Choix de Qyriae n'était pas le début de son histoire mais en était la fin...
Oui, depuis tout ce temps je t'observe... Tu erres d'énigme en énigme... Tu te demandes pourquoi la Compagnie Mercenaire apparaît dans les légendes orales alors que ce nom a été effacé de toutes les archives du Royaume... tu te demandes aussi en quoi le Chant des Deux Princes est lié aux guerres du Nord... Je sais également que tu tentes de rassembler autour de toi de nombreuses personnes hostiles au prince Talenn... tu sens confusément qu'il usurpe sa place mais sans réellement savoir pourquoi...
Qyriae avait compris la vérité bien avant moi, tu sais... J'ai vu son regard perdre soudain son éclat... Tous ses poèmes portaient toujours une part d'espoir... Même quand elle parlait de l'exil...
L'Errance
C'est lorsque se fissurent les murs de certitude
et que se voient mêlées les amours et les haines
Qu'au milieu du tumulte et de la multitude
Se lèvent les errants que le Destin y sème
Le souvenir est souvent la plus chère compagne
De ceux que le malheur a jeté sur les routes
Mais le temps fait son oeuvre, au gré de leurs campagnes
La douleur s'estompe, ne restent que les doutes
Sois l'un de ces guerriers dont le nom se murmure,
Sois le grand artisan dont l'oeuvre est admirée,
Le gardien d'une ville, dont les avis sont sûrs,
Ou bien ce magicien à l'art tant redouté...
Les havres sont multiples où les tourments du coeur
Se nourrissent d'amour et trouvent à s'apaiser
Quand la reconnaissance efface le malheur
Le Démon de l'Errance est enfin terrassé.
Mais laisse moi te dire de mémoire le dernier de ses chants...
Le Nécromant
La terre écartelée est devenue si sombre...
Le linceul de ténèbres prend parfois forme humaine;
La brume méphitique semble habiller les ombres;
Les plaintes étouffés ont envahi la plaine.
La colombe égarée s'enfuit à tire d'aile
Comment a-t-elle bien pu s'évader du carnage?
Les ténèbres la suivent, l'offense était mortelle:
La mort ne souffre pas la blancheur du plumage
Soudain la main jaillit, noire, sombre et cruelle,
et l'abomination se découvre, enfin
Les prunelles habitées de colère immortelle
la face déformée d'une haine sans fin
Le délicat oiseau n'est bientôt plus que sang,
puis chairs écartelées dont se repaît l'horreur
Un rire démoniaque éclate aux quatre vents...
Ne restent que les os témoins de ce malheur.
La dépouille mortelle, en une dernière injure
se fond dans les arcanes de terre corrompue
En geste de Pouvoir l'immonde créature
réanime l'oiseau et réclame son dû
La colombe souillée privée de son essence
doit ramper sur le sol, éperdue de douleur
absorber du démon l'innommable semence,
Espérant de son âme écarter la terreur
On voit parfois au loin la forme tremblottante
Planer comme un fantôme près de l'armée des ombres
Au fond de ses yeux morts une lueur vacillante,
Vague souvenir d'un jour précédant la pénombre
Elle avait bien compris que la guerre du Nord avait caché en notre sein un conflit infiniment plus sombre... et que certains dans notre camp même avaient plus de sang sur leurs mains que jamais l'ennemi ne pourrait en infliger... De cette blessure d'âme elle n'a jamais pu se relever...
Le temps a passé et Talenn est rentré couvert de gloire et d'honneurs... autrefois simple duc, il s'est emparé petit à petit de notre territoire... Mais j'ai enfoui dans chacune des légendes qui l'encensent une parcelle de la sombre vérité... A l'époque l'euphorie de la toute jeune victoire n'aurait jamais permis un réel soulèvement... Mais aujourd'hui il en va tout autrement et je crois que le moment est venu... Le trône de légendes sur lequel repose son vieux et royal postérieur devra s'effondrer comme un château de cartes...
Alors j'en viens au fait... Désormais je suis trop vieux et sans doute trop compromis pour pouvoir ébranler à moi tout seul les fondements du Royaume... Je sais de source sûre que les armées ennemies se réorganisent en ce moment même, et que tant que Talenn sera présent nous serons trop faibles et trop divisés pour résister à une invasion... Soit il nous est possible de renverser le prince et de rétablir l'Alliance du royaume, soit nous devrons nous préparer à affronter très bientôt une nouvelle guerre...
Ce que j'attends de toi n'est pas oeuvre facile... Chaque histoire recèle une clef qu'il te faudra avec mon aide amener à la lumière... La vérité est une arme difficile à manier, jeune conteur, et tu auras besoin de tout ton coeur et tous tes talents pour en frapper le prince...
Ne réponds pas tout de suite... Reviens me trouver à ton retour...
Tu peux refuser de m'écouter et attendre que se produise l'inévitable...
Ou bien tu peux me suivre et tenter de changer ce funeste destin
Que choisiras-tu alors...
La plume, ou bien l'épée?
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