|
2ème partie : Kyorl
(Yano 8020 à 8199)
Chaque Yano, peu avant Winiver, je n’attendais plus que la visite de Kyorl, qui passait annuellement à chaque fontaine dont il avait la responsabilité, pour une inspection et aussi afin de prendre d’éventuels surplus pour les fontaines où soit du bois, soit du cristal sombre manquait. Il avait gardé d’excellents contacts avec mes parents et restait en général plusieurs Djay chez nous, à parler « du bon temps » avec mon père. Ils étaient alors servis comme des rois par ma mère, et nous profitions nous aussi de cette époque bénie de la visite de mon demi-orc préféré, qui était par ailleurs mon parrain.
Je me souviens de la source intarissable d’historie et de connaissance qu’il représentait pour moi. Son calme, hormis quand il parlait de sa race, qu’il appelait Nov’orc, qu’il tentait d’amener à être l’égale de toutes les autres. Les demis-trolls, entre autres, lui sont également redevables pour le poids qu’il apporta dans la reconnaissance des enfants des trolls et des humains comme une souche à part entière, et non plus comme les bâtards issus de viols ou d’autres contes impies et erronés juste bons à faire peur aux enfants pas sages… Nous passions des Prenokt entière à les écouter, lui et mon père, cachés sous la cage de l’escalier, jusqu’à ce que notre mère, estimant certainement que ses enfants avaient assez abusés, ne s’en vienne nous border.
Mon enfance s’écoula donc lentement, jusqu’à mes vingt Yano. Ce Nar’Hotomn là, quand Kyorl arriva, je savais que j’allais partir avec lui. Cela faisait déjà deux Yano que ma mère convainquait mon père de ne pas me laisser partir, mais cette fois-ci, alors que je devenais officiellement et légalement adulte, elle ne pût plus m’empêcher de préparer mon baluchon afin de partir visiter le monde et en apprendre tous ses secrets avec mon parrain Nov’orc. Dès le moment où il franchit la porte, mon impatience atteignit des pics jamais plus approchés jusqu’ici, et je doute que telle impétuosité me gagne encore un Djay, vu mon âge. Enfin, quad le moment de partir fût arrivé, je dis au revoir à mes parents et leur promis de faire attention et d’obéir scrupuleusement à Kyorl. Bien-entendu, pendant tout le temps que je suivis mon parrain, nous passâmes les trouver à Nar’Hotomn, et à chaque fois, ma mère tentait de me faire rester, tout en comprenant mon désir d’aventure. Après tout, j’étais de cette génération pour qui les fontaines, la mana, les Immortels et leurs suivants étaient considérés comme normal. Ainsi, nous autres, né après que les demis-dieux soient venus, accompagnés peu après par les fées, avions la certitude qu’un Djay, nous vaincrions Dragoon, ses lieutenants, leurs hordes de Trolls et leurs meutes d’Orcs. Nous avions soif d’aventures, soif de vengeance… Et là où nos parents se sentaient heureux s’ils pouvaient vivre en sécurité plus dix Yano au même endroit sans se faire attaquer, nous autres ne connaîtrions le bonheur que quand la Bête ne serait plus qu’une tête au-dessus de l’âtre de la demeure de Vuuar.
Si je demeurai vingt Yano avec mes parents, je n’en passai pas moins près de deux cents en compagnie de Kyorl. Ainsi, au fil du temps, notre statut passa de rapports parrain à filleul à celui de père à fils, mais sans oublier, bien entendu, mon vrai père. Mais c’est tout de même Kyorl qui m’apprit ce que l’on appelle les choses de la vie. Ensuite, alors que je grandissais, nous devînmes ensuite un maître et son élève, qui apprenait toutes les subtilités de l’entretien, de la surveillance et de l’approvisionnement des fontaines de mana, m’expliquant bien qu’il ne fallait pas avoir la gestion de plus de fontaines qu’on en pouvait en visiter durant les quatre Sezone. Plus tard, l’on peut dire que nous restâmes, l’un pour l’autre, de véritables amis. Et maintenant, c’est à un frère que je m’adresse, quand nous nous rencontrons, malheureusement trop peu souvent.
Comme pour mes parents, chaque Yano, notre tournée des fontaines nous amenaient dans ces monts escarpés et ces vallées arides, là où ceux de mon peuple creusèrent les montagne pour s’abriter, ne pouvant plus vivre dans les bois de leur déesse tutélaire. Ces moments là étaient pour moi l’occasion d’observer le grand Dînsereg, qui avait combattu aux côtés de mes parents. L’on disait que c’était l’un des seuls à avoir osé refuser de suivre les enseignements des Immortels, même sous la démonstration des pouvoirs de terreur de Shakaar. Sa voie, disait-il, était de faire avec ce qu’il avait comme troupe afin de s’assurer de la victoire. Au lieu d’apprendre les Arts, il préféra donc peaufiner ses stratégies de guerres, tout en tenant compte des nouvelles possibilités offertes par ces nouveaux combattants, usant autant leurs bras que leurs esprit ou la mana. Je rêvais d’un Djay servir sous ses ordres, après qu’un Apôtre m’aurait appris les arts des Guerriers, comme je le souhaitait à l’époque. Mais il en alla autrement.
Mais chaque fois, nous repartions. J’étais devenu un spécialiste des fontaines, et étais même capable de trouver des gisements de cristaux sombres. Las, alors que plus les dragons reculaient et se retiraient de nos terres, plus les conflits entre adeptes de la magie constructrice et nous-mêmes éclataient, d’abord par-ci par-là, puis, en quelques temps, un peu partout. Les fées ne parvenaient plus à maintenir un quelconque équilibre entre les membres du Conseil des Sages. En 8199, à contrecœur mais, disait-il, pour ma propre sécurité, Kyorl me laissa dans les montagnes, avec le gros des troupes de Dînsereg, afin d’y apprendre à me battre. Commença alors la période la plus longue, la plus trouble, la plus sombre et la moins mémorable de ma vie…
|