Elle était enfin prête. C’est pour ce moment que Seenlu avait vécu ses dix dernières années. Elle avait connu autant de joies que de souffrances, mais peu de jeunes filles parcouraient jusqu’à la fin la voie des puissants combattants de feu fyros. Les anciens de son clan l’avaient confié à une autre famille qui comptait beaucoup plus de guerriers. Ces derniers avaient mené Seenlu au bout de son apprentissage. Les rares femmes à devenir guerrières étaient d’autant plus redoutable qu’elles alliaient bien souvent leur agilité avec la brutalité du combattant fyros.
C’était donc en ce jour que la jeune fyros allait prouver définitivement sa valeur au travers du rite de passage. Un ultime combat, un affrontement qui ne pouvait avoir qu’un seul dénouement pour ceux qui échouaient … la mort !
Durant toute la soirée les vétérans du clan l’avaient préparé. Une unique peau de varynx entourait sa taille en guise de pagne et le reste de son corps était couvert des peintures rituelles. Ensuite vinrent les chants sacrés et enfin la méditation … le calme avant la tempête.
En milieu de nuit, deux vétérans retrouvèrent Seenlu. Le moment était venu. Le destin de la jeune femme allait se jouer dans la prochaine heure.
Les deux chasseurs vétérans avaient suivis un petit groupe de frahars depuis quelques jours. Ils en étaient toujours restés bien loin, à bonne distance pour ne pas les perdre. Ces quatre frahars chassaient pour leur tribu et étaient loin d’imaginer qu’ils allaient bientôt être la proie d’une jeune fyros.
Seenlu et les deux vétérans étaient maintenant à distance respectable du petit bivouac improvisé par les frahars. La combattante fyros n’avait pour seul équipement que sa hache et le poignard qui lui servait pour chasser et se nourrir. Un des vétérans fyros lui fit un signe de la tête, une manière de lui faire comprendre qu’à partir de là c’était à elle de jouer, elle toute seule.
Une longue demi-heure s’écoula. Seenlu avait prit son temps pour approcher du bivouac. Sa carrure plus légère que celle de ses semblables masculins jouait en sa faveur pour rejoindre le petit campement. Elle n ‘était plus qu’à quelques mètres du premier frahar qui faisait un tour de garde, tranquillement campé sur sa lance. Deux autres de ses compagnons étaient assis autour d’une carcasse animale qui servait apparemment de repas. Quant au dernier il était déjà assoupi contre une large racine. La rapidité allait être son atout majeur … rapide et brutale !
Après avoir étudié un petit instant le garde, elle finit par trouver une opportunité et se rua sur le frahar. Elle tenait fermement sa hache à deux mains, légèrement sur son côté, la double lame pointée vers le sol. Le garde fut totalement prit à dépourvu. Seenlu assainit un coup d’estoc, un mouvement circulaire, de bas en haut, puissant et rapide. Le premier et dernier réflexe du frahar fut d’essayer de parer la hache avec sa lance. Malheureusement, le manche de bois éclata sous la violence de l’offensive fyros et la lame de Seenlu creusa un profond sillon dans la chair de la sentinelle frahar. Il laissa s’échapper un cri de douleur étouffé par l’impact du coup et alla rapidement rejoindre ses entrailles face contre terre dans une lourde chute.
Galvanisée par cette première attaque relativement parfaite et emportée par l’élan de sa charge, Seenlu fondit sur le frahar qui somnolait. Dans la logique de son premier coup, elle rabaissa sa hache, effectuant une attaque relativement basique mais totalement indiquée contre un ennemi sans défense. La hache fyros vint se ficher lourdement dans la grosse racine contre laquelle se reposait la prochaine victime de la jeune guerrière. Le cou du frahar n’avait offert aucune vraie résistance à la lame. Sa tête roula sur le côté de son corps inerte. Celui-ci n’avait même pas comprit que sa vie prenait fin à cet instant précis.
Seenlu se rendit compte un peu trop tard que même si sa dernière offensive fut couronnée d’un succès, elle n’en était pas moins une erreur. En effet la hache était à présent trop profondément enfoncée dans la racine. Prendre les quelques secondes nécessaires à extraire son arme n’était pas indiqué. L’un des frahars assis autour de la carcasse de mektoub avait réagit plutôt rapidement. Comprenant ce qui était en train de se jouer, il avait bondit sur ses pieds et chargeait la jeune femme, sa lance pointée pour venger ses défunts compagnons. Le dernier des scouts frahars quant à lui n’avait pas eu la vitesse d’esprit de son camarade de repas et ne réalisait pas encore que la mort avait prit ce soir l’apparence d’une guerrière fyros.
De son côté, la vivacité d’esprit et les réflexes de Seenlu furent à la hauteur de l’assaut du frahar. Elle avait analysé la situation en abandonnant sa hache et en tirant du fourreau placé dans son dos son poignard de chasse. A peine le temps de faire un pas et d’esquiver le gros de la charge. Le feu se propagea rapidement dans sa cuisse. La douleur traversa son corps. La pointe de lance de son adversaire avait meurtri sa chair. Mais cette blessure n’était pas la priorité du moment. D’un geste vif et précis son poignard plongea vers la tête du soldat frahar. Ce dernier n’était plus en mesure d’assurer aucune action défensive, quasiment déséquilibré par tout le poids qu’il avait mit dans sa charge. Il avait espéré que son unique coup embroche la fyros et la tue sur l’instant. Malheureusement la tactique employée était un peu trop basique pour se défaire d’un combattant fyros. La lame du couteau s’enfonça complètement dans la gorge du frahar. Elle y resta d’ailleurs quand celui-ci s’écroula un peu plus loin alors qu’il avait poursuivit sa course en passant sur la gauche de Seenlu. La jeune fille ne prit même pas la peine de se retourner pour constater du résultat de son attaque. Le frahar eu quelques spasmes avant de rendre son dernier souffle à quelques mètres dans le dos de la jeune fyros.
Seenlu s’agenouilla un moment tout en ne quittant pas des yeux le dernier de ses adversaires. Celui-ci venait à peine de se lever, encore tout étonné de ce à quoi il venait d’assister. L’arme qu’il saisit était une énorme souche à l’extrémité de laquelle il avait planté quelques gros crocs de varynx. Seenlu avait une main posée sur sa cuisse. La douleur était vive et la jeune guerrière touchait délicatement du bout des doigts la plaie. Elle voulait jauger la gravité de la blessure. Déjà le frahar commençait à amorcer une charge, levant sa massue au dessus de sa tête. L’autre main de Seenlu avait saisi la pierre qui lui servait de pendentif. Une larme de feu. Un médaillon que lui avait offert son père. La légende voulait que quand le Grand Dragon était triste, il pleurait des larmes de feu qui se solidifiaient et tombaient dans les sables brûlants du Grand Désert. La jeune guerrière était dépourvu de toute arme et elle n’avait plus le temps d’en récupérer une. Le frahar poussa un rugissement de haine alors qu’il fondait sur sa cible. Seenlu arracha le fil qui retenait le pendentif à son cou. Le frahar arriva au contact. La massue n’était plus qu’à quelques centimètres de la fyros. A ce moment précis et avec une rapidité peu commune, Seenlu posa la larme de feu entre ses genou, à même le sol, et fit un roulé-boulé pour esquiver le coup dévastateur. La massue pulvérisa le sol devant le frahar. L’endroit même où se trouvait Seenlu une demi seconde auparavant. La larme ne fut pas épargnée par la brutalité de l’attaque. Elle se brisa en plusieurs fragments. C’est précisément ce que la jeune guerrière avait prévu. En effet, elle avait assisté dans sa jeunesse aux effets que produisait la destruction d’une larme de feu. La pierre éclata dans une gerbes de flammes. Une débauche de feu et de chaleur assez importante pour brûler la majeur partie du visage du frahar. Le pauvre assaillant laissa échapper sa massue pour couvrir son visage de ses deux mains. Son rugissement laissa place à un cri de douleur mêlé à la colère. La jeune fyros se releva prestement et d’un bond bien ajusté agrippa le frahar de dos. Les fines jambes athlétiques de la fyros étreignirent la taille de son adversaire alors que son bras gauche s’enroula autour de la gorge de celui-ci. Ceci redoubla sa colère mais il ne pouvait déjà plus faire grand chose, aveuglé par les brûlures et déstabilisé par la douleur. Rapidement de sa main droite, Seenlu dégaina la dague d’os qui pendait à la ceinture du frahar. S’en suivi plusieurs coups secs et rapides dans le flanc du malheureux. A la troisième perforation le frahar s’écroula sur le sol. Seenlu resta cramponnée fermement au corps encore chaud du frahar et après quelques secondes, lorsque ce dernier avait effectivement abandonné le combat, elle fit remonter la dague pour trancher rapidement dans la gorge de sa dernière victime. Une ultime précaution. Etre certaine que la victoire était acquise.
Quelques secondes passèrent encore. Finalement Seenlu roula sur le dos. Elle était étendu juste à côté du frahar qu’elle venait d’achever. Souillée par le sang, encore haletante, son adrénaline retombait doucement. Malgré la douleur de sa blessure, une certaine jouissance se mêlait dans son corps et son esprit. Très certainement ce que les vétérans appelaient l’ivresse de la victoire, l’appel du sang !
Elle contempla un moment le ciel étoilé, un léger sourire sur le visage. Puis soudain elle éclata de rire. Un rire puissant et un peu dément. Les deux chasseurs vétérans fyros venaient de rejoindre le lieu du combat. Voyant le résultat, l’un d’eux n’en croyait pas vraiment ses yeux. L’autre éclata de rire avec la jeune guerrière. Celui-ci finit par dire.
« Bienvenue chez les porteurs de hache Fyros petite. Je plaints ton futur amant ! »
Sur ces mots, il tendit son bras à Seenlu pour l’aider à se relever. Le matin n’allait pas tarder à se lever. Il fallait rejoindre le clan. La journée prochaine promettait d’être chargée en festivités…
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Did you think the lion was sleeping because it didn't roar ?
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